La 3ème porte à gauche ou les eu-topistes du réel

Friande des apéros dans les petits coins cachés Bordelais, me voilà embarquée par ma coloc, spécialiste en la matière pour une projection de La Nuit et l’Enfant dans l’antre mystérieuse de la 3ème Porte à Gauche…

J’y découvre un lieu plutôt douillet, où le spectateur se love dans de grands canapés, tout prêt à dégainer son polochon si bataille il y a…

Non, n’oublions pas, on vient découvrir La Nuit et l’Enfant, un film documentaire/fiction tourné en Algérie, dans les saisissantes montagnes de l’Atlas. C’est l’histoire d’une quête, tout au long de nuits, l’histoire d’une fuite dans laquelle le souvenir est omniprésent, c’est aussi un conte, celui qu’écrit ce jeune garçon, embarqué tel un baluchon sur le dos de Lamine, l’homme qui a inspiré le film.

David Yon, réalisateur du film, est là, invité par l’équipe de la 3ème Porte à gauche et un vrai bon de temps de débat s’instaure à la fin de la projection, sous couvert de fraises à la chantilly, il parait que ça délie la parole…

Charmée par cet endroit léger, attentif et avant tout humain, j’ai rencontré Christophe et Adrien, membres fondateurs de la fameuse « third left door » pour aiguiser ma et notre curiosité !

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Christophe et Adrien, racontez moi votre aventure !

On est avant tout des réalisateurs de films documentaires.

Ayant fait des études dans le domaine des sciences humaines, avec une soif de voyages et de rencontres, on a rapidement cherché les liens entre les sciences humaines, le voyage et cinéma.

On n’a donc pas de formation à proprement parler dans la réalisation de films ; en créant notre structure (en novembre 2005), on a rapidement commencé à apprendre sur le tas, sur la prise de vue et le montage.

On apprend grâce à des conseils, des essais… et puis tu te professionnalises petit à petit, tu apprends à utiliser l’outil caméra, pour parler du monde.

C’est un super moyen de médiation et ça collait avec nos envies du moment : l’aventure, la rencontre, une envie de parler du monde, de poser un regard.

Quand j’étais plus jeune (Christophe) je voulais être écrivain et explorateur, et puis je me suis dis que faire des films serait peut-être plus simple !

On est partis très spontanément, ce qui nous a aussi donné la permission de prendre le temps pour mûrir l’objet cinéma… en s’inspirant beaucoup de ce qui nous touchait, nous inspirait, notamment le cinéma iranien, le néoréalisme italien…

Cette spontanéité nous a aussi permis de vivre des aventures auxquelles on ne s’attendait pas : on s’est vus embarquer avec un trafiquant de voitures qui voulait relier la Bretagne à la Mauritanie, il avait besoin de conducteurs pour son convoi. Nous on était partants, on a accepté de l’accompagner, et en échange, il nous a autorisés de faire son portrait tout au long de cette traversée.

On a aussi rencontré une femme qui venait de construire une école au Sénégal, que l’on a suivie au pays, et là on a eu la chance de découvrir le petit village de Bakadadji, qui est devenu l’épicentre de Jikoo, la chose espérée, terminé en 2014, premier film documentaire de l’association, largement diffusé.

Et d’où vous vient le nom?

À l’époque où on voulait créer notre structure, on a pensé à toutes ces administrations où on te ballade jusqu’à la troisième porte à gauche au fond du couloir.

On s’est dit que si on ne pouvait passer par la voie royale, on passerait par la petite porte.

Et puis on était 3. Enfin, le côté absurde du nom fait sourire les gens et ils le retiennent facilement.

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Crédit photo : Antoine Delage pour Happe:n

Au sein de l’association, vous menez plutôt un travail de réalisation, de diffusion ou production de films documentaires?

L’association nait en 2005, mais en réalité on a passé une grande partie de notre temps au Sénégal, jusqu’en 2012.

Durant ce temps, on a continué à travailler sur des films institutionnels, notamment pour des ONG, en Afrique de l’Ouest. On travaillait essentiellement sur des films de commande, une activité qui nous permettait de reverser une partie des gains dans l’association. C’était aussi un monde en plein essor, avec un vrai besoin de communication visuelle.

En 2012, on a enchaîné deux tournages de long-métrages… et deux ans plus tard on a rencontré Marthe, vidéaste qui a intégré l’association.

Et puis, on a commencé à louer le local dans lequel nous nous trouvons.

C’était aussi la sortie de notre film Jikoo, la Chose espérée, qui a gagné le prix anthropologie du Festival International Jean Rouch.

Aujourd’hui, on travaille sur la forme associative de notre structure.

Dans le paysage culturel, l’association de production cinématographique est très peu reconnue.

Jusqu’aujourd’hui, on reste accrochés à ce modèle, c’est à nous de trouver une forme innovante, alternative, en fédérant des ressources.

En termes de ressources, on a mis en place un studio d’étalonnage et un studio son est en cours de construction. On travaille avec un technicien son, d’étalonnage et une monteuse réalisatrice.

Grâce à cette mutualisation des compétences, on a pu développer des moyens humains et techniques, en essayant de compenser le manque de possibilités avec les guichets de production classiques.

On est encore à un moment de structuration qui nous pose beaucoup de questions sur le fonctionnement, le fléchage des aides dans le domaine cinématographique. On avance et on apprend.

Vous avez une réelle envie de transmettre et de partager…

Oui ! On essaie de faire voir des films, d’établir un relai entre des films qui parlent du monde et d’aller chercher des publics, de générer des choses autour de ces films.

C’est en cela que le système associatif que l’on a choisi est adapté à notre action.

On anime auprès de différents publics des temps d’éducation à l’image, de formation, de diffusion…

On arrive à un moment charnière, où l’on sent qu’il faut que l’on élargisse notre action, que l’on apprenne à structurer notre travail, en produisant mieux nos films, en continuant ces actions de sensibilisation, d’éducation, d’aide à l’écriture pour les réalisateurs…

En fait, il faut que l’on grandisse, que d’autres nous rejoignent, que l’on fédère un vrai réseau, que l’on devienne une vraie force collective. C’est le collectif qui construit.

Comment choisissez vous les films que vous diffusez?

On a tout d’abord des sollicitations de quelques réalisateurs qui nous connaissent, ou qui ont entendu parler de nous…

Pour La nuit et l’enfant, le film de David Yion que tu as vu, notre Président Sofiane, a eu un coup de cœur lors de sa diffusion à Lussas (Les états généraux du film documentaire) et a contacté le réalisateur, pour une projection avant sa sortie en salle.

C’est une belle rencontre avec David, on espère pouvoir continuer à travailler ensemble, de fédérer nos réseaux.

On essaie de diffuser des films exigeants, qui offrent au public l’expérience de la diversité du cinéma documentaire, un cinéma très imaginatif et qui se prête à de multiples formes…

Il faut en quelque sorte oser trouver la forme qui va raconter…

On s’intéresse avant tout à un cinéma social, ethnographique.

La démarche de l’ethnologue est proche de celle du documentariste, avec souvent de longues périodes d’immersion pour restituer un univers.

Cette démarche d’ethnologie visuelle fait partie de notre identité.

Il s’agit avant tout d’une visée attentive, de compréhension, décryptage et mise en tension, de parler de manière sociologique du monde.

Avoir une certaine fidélité à la réalité.

À travers des cas particuliers, des cas d’école, trouver dans le petit détail le coté universel de la situation.

Via notre site internet, on essaye de diffuser des films de jeunes réalisateurs qui ne font pas partie de notre collectif mais qui ont une démarche similaire à la nôtre.

On met aussi à disposition nos films de commandes, nos productions, et la vidéothèque, qui a pour but essayer d’ouvrir un panel sur les potentialités du cinéma documentaire.

Internet peut aussi être le lieu d’une rencontre avec des films pertinents et qui n’ont pas forcément beaucoup de visibilité.

Tiens, une question qui me taraude depuis de début de notre rencontre : Elle vous vient d’où cette envie de faire des films?

Elle vient avant tout d’une nécessité. Envie de dire le monde.

Je me suis longtemps posé la question du rôle de ma vie (Christophe).

A priori, l’existence ne sert à rien. En revanche, si j’arrivais à donner des bribes de ce moment où j’étais sur Terre, cette étincelle entre deux abîmes, à transmettre quelque chose de l’époque dans laquelle j’ai vécu, du monde tel que je l’ai trouvé, ce pourrait être un début de réponse à ma question.

Et puis, on est actuellement dans des temps où l’information est asséchée, créant des tensions communautaires, la peur de l’autre… On se dit que si on pouvait contribuer à donner une matière qui peut faire réfléchir, rendre un peu plus complexe ce qui est très simplifié par des intérêts de pouvoir, économiques, etc., on toucherait à quelque chose d’intéressant.

On aurait peut-être un rôle à jouer. Comment faire? C’est compliqué. Il faut garder cet espoir que l’on peut changer quelque chose.

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Crédit photo: la 3ème porte à gauche

Chercher un moyen de faire du plaidoyer et que des films puissent servir des mouvements sociaux. Malheureusement, les moyens sont encore faibles. Il s’agit avant tout d’essayer d’informer…

La désinformation entraine un énorme fatalisme auprès de la population et c’est assez regrettable.

Individuellement ça ne sert pas, mais si on réussit à construire collectivement…

Quand on voit l’impact d’un film comme « Merci patron » et des mouvements qui se sont créés autour de cette action, on se dit que oui, il faut essayer de redonner au citoyen la possibilité de maitriser sa vie, de croire de nouveau à sa puissance.

Bien sûr, à notre échelle on ne dit pas que l’on a réussi, mais on a en tout cas le sentiment de progresser.

Vous avez l’impression d’être un peu utopistes?

Certains disent qu’ils ne faut pas être utopistes mais eutopistes, en opposition au caractère négatif de l’utopie. Il faut chercher le bon.

On a fêté il y a quelques semaines les 80 ans des congés payés, et il y a 90 ans on devait prendre ces mecs là pour des utopistes…

Moi (Adrien), j’envisage une démocratie plus directe et participative, c’est dans cette direction que j’ai envie d’aller. Je ne le verrai probablement pas de mon vivant mais je reste convaincu qu’un projet social est possible.

J’ai le sentiment (Christophe) que s’il faut agir, c’est maintenant. Aujourd’hui, on est de plus en plus dans une société de contrôle, des états autoritaires dans un monde violent avec des enjeux sociaux et environnementaux très forts.

La réalité comporte un caractère glauque. Quant au futur, c’est à nous de le définir.

Bien sûr qu’il faut imaginer des possibles ! Et arriver à les rendre pratiques, utiles.

On a eu un statut très précaire pendant longtemps, et en même temps, au delà de cette précarité, on a vécu un rêve.

Naïvement, tu penses au début que tu peux faire un film génial qui va changer le monde et puis progressivement tu apprends que finalement beaucoup de belles choses ont été faites avant toi, qu’il faut s’en nourrir.

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Crédit photo : Antoine Delage pour Happe:n

Pourquoi est-ce qu’on est si bien accueillis chez vous?

Peut-être parce qu’on essaie de faire en sorte que les gens se sentent bien. On essaie de faire avec les moyens du bord, de ne pas croire que l’argent fait tout. Et on fait confiance à l’énergie qui s’y trouve.

Pour retrouver toutes les infos de la saison, les ateliers, les documentaires de créations réalisés, la vidéothèque… rendez-vous sur le site internet et leur page facebook.

Les évènements à venir?

La 3ème porte s’est vue confiée l’organisation du Hors Les Murs Bordeaux du Festival International Jean Rouch / festival du film ethnographique.

Ça se passera en février 2017, ici à Bordeaux. On y retrouvera des projection des films restaurés du grand Jean Rouch et la sélection de l’année du festival, mis en place avec le réseau des bibliothèques de Bordeaux, le Musée d’Aquitaine, l’Utopia et le Marché des Douves.