Les enivrés . Black Louve Cie © FannyHPhoto

« Les Enivrés », dérives heureuses de l’alcool

La Black Louve Cie jouait jusqu’au 14 juin à Darwin sa nouvelle création, une mise en scène par Antoine Basler du texte Les Enivrés d’Ivan Viripaev. Un délire rock pour dire vrai. Un ovni théâtral qui nous met face à nous-mêmes.

Il faisait très très chaud ce soir-là, pour la dernière des Enivrés. 35 degrés peut-être. Parfaite température pour une pièce aussi enflammée. Là est la beauté du théâtre en plein air, ou du moins performé dans des lieux non dédiés : la pièce compose avec son environnement, et parfois tous deux résonnent magnifiquement bien. Ici, spectacteur.ices autant que comédien.nes plongé.es dans la fournaise de notre enfer sur terre. La sueur des corps sur scène alors qu’ils se battent, s’enlacent, s’oublient dans la danse au son d’une batterie et de guitares endiablées. Ces corps, empreints de sensualité, qui dégoulinent en même temps que la parole se déverse, que les mots s’écoulent.

                                                    © FannyHphoto 

Car il est bien question de cela dans cette pièce de l’auteur dramatique Ivan Viripaev, incontournable de la nouvelle scène russe, aujourd’hui interdit dans son pays pour sa prise de position contre la guerre en Ukraine. De la parole qui coule (enfin) à flots lorsque l’état d’ébriété est au maximum, de mots qui finissent par déborder à force d’être trop longtemps contenus. On pense à Drunk de Thomas Vinterberg par la proximité des thématiques, à la différence qu’ici l’enivrement des personnages est plus accidentel mais explore en profondeur ses effets fructueux, et se termine peut-être mieux.

Le texte est cru, les vérités s’assènent, souvent à coup de comiques de répétition, et jamais aussi limpides lorsque, par un génial paradoxe, le corps et l’esprit sont embués par l’alcool. C’est au cœur de l’absurde que peut surgir la possibilité du sens. C’est par le ressassement d’une même phrase que s’ouvre la voie vers le changement. Et c’est lorsqu’on flotte, qu’on dérive, qu’on titube, qu’on est finalement plus ancré dans la réalité (ou du moins une réalité), plus en résonance avec soi et les autres.

Plusieurs sujets y passent, s’enchaînant dans des saynètes sans véritable logique chronologique, toutes imprégnées d’un humour délicieux et d’une tendance à la folie, où l’on se marie pour de faux et se désespère pour de vrai : la religion, le végétarisme, la mort et l’amour, surtout, l’amour, qui sauve du néant autant qu’il en surgit. Les mots viennent s’infiltrer dans nos failles, chercher nos inconforts que l’on se plaît à enfouir pour mieux les exhiber, en même temps que l’alcool s’insinue dans le corps des personnages.

L’enivrement s’éprouve jusque dans le rythme de cette adaptation : des moments de tension extrême, où ça hurle et ça exulte, s’apaisent subitement avec quelques instants de grâce volée, qui nous saisissent et nous emportent, comme lorsque Lucie Merle interprète la chanson « Ta star ». Et que dire du jeu de ces comédien.nes, qui font le sel de cette pièce, de leur énergie, de leur force de projection, de leur justesse. On atteint l’état de transe, jouissive autant que cathartique, d’un côté comme de l’autre de la scène.

                                                                        © FannyHphoto

Ces quinze jeunes acteur.ices ici comme autant d’âmes désœuvrées dansant sur les bords de ce monde à la dérive, figuré par la scénographie d’Elsa Gallès. D’épaisses planches de bois sont entassées les unes sur les autres, parfois de telle sorte qu’elles penchent, glissent, parfois figurant des podiums où se juchent ces héros et héroïnes d’un soir. On les déplace, les décompose pour les recomposer autrement, dans une valse vertigineuse où tout se dérobe.

La pièce pose une ultime question : et si la nuit d’ivresse s’éternisait ? Dans ce final, on entendrait Baudelaire lorsqu’il nous dit si bien « Il faut être toujours ivre ». Alors entrons dans la transe sans limite de ces comédien.nes enfiévré.es, par laquelle notre détresse est sublimée : enivrons-nous sans cesse, de vin (surtout), de poésie (beaucoup) et d’amour (l’absolu, toujours).

*************************

Pour suivre la Black Louve Cie, fondée par Antoine Basler & Emma Guizerix, et connaître leurs dates & créations à venir : facebook / instagram

Pour lire notre article sur la précédente création de la compagnie, c’est ici.